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Clarence Guéna ou l'humilité conquérante

 

Le travail de Clarence Guéna est comme un mille-feuille sorti de l'atelier d'un grand pâtissier : un classique revisité dans lequel chaque couche a son propre savoir-faire, sa texture, sa couleur, sa saveur et son histoire.

Le classique ici revisité c'est le tableau, et la question qui semble à l'oeuvre est comment faire un tableau qui ne soit ni un ready made, ni anecdotique, ni narratif, ni illustratif, tout en multipliant les évocations et en restant éminemment pictural? Programme ambitieux face auquel Clarence Guéna adopte une attitude pragmatique : il met en place deux chantiers, d'un côté l'image (le motif), de l'autre la matière.

L'image ne lui appartient pas, il la glane sur internet et met en place une collection, ou une banque de données, où vont s'archiver différents motifs : architectures diverses, nature et paysages, gestes picturaux, gestes techniques, figures grotesques ou pas... la liste paraît ne pas avoir de limite tant l'usage qu'il en fait dépasse les catégories. Il manipule, compile, et agence à sa convenance, tel le rêveur éveillé de Freud, les fragments d'un monde numérisé. Le spectateur est alors confronté à des saynètes incroyablement cohérentes - au regard de leur processus d'élaboration - dans lesquelles vont se croiser humour, poésie, politique, histoire de l'art, histoire personnelle ou collective... On reconnaît sans identifier, le trouble de l'étrangeté s'installe, les titres orientent sans pour autant signifier : l'oeuvre est ouverte à l'interprétation et à l'appropriation de celui qui la regarde.

​Côté matière, Clarence Guéna est peintre et son rapport au matériau a autant à voir avec la peinture en bâtiment qu'avec celle de chevalet. Le support, des châssis en bois, nous renvoie à l'époque où la peinture quitte les murs pour devenir un objet à part entière, où la fresque devient un tableau autonome. Les formats restent à l'échelle du corps, des mains, des yeux. Cette humilité de surface n'est pas qu'une prise de position vis-à-vis du spectaculaire, elle est aussi stratégique : le spectateur est obligé de s'approcher du tableau pour le voir. Sur ses châssis Clarence Guéna superpose de multiples couches d'enduits teintés jusqu'à l'ultime nappage de résine, celui qui conduit à un monochrome onctueux d'une couleur blanche légèrement cassée. Certains châssis avant de recevoir leur lot de résine se voient au préalable recouvert de canevas chinés par l'artiste : ceux reprenant des tableaux appartenant à l'histoire de l'art ont sa préférence. Au final, quelque soit le support, l'artiste recouvre et se retrouve face à un monochrome. On peut voir dans ce geste radical un héritage des multiples débats sur la mort de la peinture, mais ici il s'agit davantage d'effacer pour mieux révéler.

C'est alors que l'image vient à la rencontre de la matière : elle s'y retrouve gravée manuellement ou par le biais d'une découpeuse numérique révélant ainsi le travail de stratification préalablement réalisé. Les couleurs se révèlent aléatoirement en fonction de la profondeur de la gravure, le châssis en bois se troue parfois révélant le mur derrière lui, les canevas réapparaissent par fragment sous la forme de coups de pinceaux, dripping ou coulures. Il a un peu d'Indiana Jones dans ce traitement particulier, comme si l'artiste se transformait en archéologue inventif fouillant humblement les différentes strates du sol pour en extraire son histoire et en inventer par là-même une nouvelle. Et comme Indiana, Clarence Guéna aime à brouiller les pistes et renverse son processus : les dessins sont comme le négatif des tableaux ; l'image, réalisée au drawing gum, vient ici en premier et se retrouve recouverte de peinture jusqu'à disparaître avant de se révéler au final par le blanc du papier.

" La forme c'est du contenu sédimenté"... La phrase de Theodor W. Adorno résonne particulièrement quand on pense à ce travail car ici chaque geste, chaque choix, chaque motif ou mobile est porteur de sens et d'histoire. Avec un respect infini pour ce qu'il manipule et une posture apparemment distanciée, Clarence Guéna conquiert totalement le territoire du tableau en nous donnant à voir des oeuvres à la polysémie inépuisable.

 

Emmanuelle Villard, mars 2017

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