Clarence Guéna : La peinture comme archéologie du présent

 

"Le caractère indiciel ne réside pas seulement dans la matérialité de la peinture, mais aussi dans le geste du peintre où se reconnaît sa subjectivité."

Rosalind Krauss

 

A l'heure d'un monde globalisé, la banque d'images qu'est devenue internet est une source intarissable "d'images-motifs" représentatives de notre société contemporaine. Il n'est plus rare d'y voir des artistes piocher des visuels comme point de départ de leur travail, comme auparavant avec les grands mythes de l'histoire de l'art.

 

Face à une oeuvre de Clarence Guéna, l'on s'interroge. Difficile de définir son travail. Il revisite le médium de la peinture à travers divers procédés.

L'enjeu de la temporalité apparaît comme essentiel dans le travail protocolaire de l'artiste, et lui offre une grande spontanéité dans sa démarche. L'on peut observer trois temps spécifiques : "le temps de l'archéologue-collectionneur", "le temps de l'artisan" qui correspond à la réalisation du châssis et au moment des différents séchages et enfin "le temps de la destruction" par la fraiseuse.

 

Mi-archéologue, mi collectionneur, il glane tout d'abord ici et là des "images-motifs" sur internet, qu'il compile, nomme, manipule et agence sur le châssis qu'il travaille au gré de ses projets.

Dans la série des Eclaboussures par exemple, il devient chineur de vieilles tapisseries qui reprennent souvent des oeuvres emblématiques de l'histoire de l'art. Ce travail sur le motif est une part essentielle de sa démarche, qui correspond à de longues heures de recherches. Il est aussi l'écho des diverses influences de l'artiste. De la peinture classique, en passant par les collages dadaïstes ou encore la peinture ou la sculpture moderne, "L'image-motif" semble avoir chez Clarence Guéna un caractère indiciel. Elle n'est jamais concédée de manière abrupte aux yeux du spectateur. L'artiste joue avec la compilation et la juxtaposition sans tomber dans le piège du ready-made ou du purement narratif. L'image apparaît alors sous la forme de bribes au regard du public. Le motif disparaît peu à peu au profit du travail de la matière. En effet, l'artiste quasi artisan, travaille par strates, il conçoit ses propres châssis qu'il recouvre ensuite d'un monochrome de résine couleur crème, qu'il malmène soit à la fraiseuse, soit à l'aide d'une découpeuse numérique réalisée par l'artiste lui-même, lui permettant de faire ressurgir certains motifs ou non.

 

Ce jeu de destruction du monochrome, au coeur du processus de création de l'artiste fait référence à l'histoire de l'image. Ainsi le spectateur peut trouver de nombreuses références, à la chromolithographie, la gravure, le dripping, le coup de pinceau, le collage dadaïste ou encore l'impression numérique. Le geste de destruction quel qu'il soit, joue toujours le rôle de révélateur du motif ; mais bien que truffée "d'images indicielles", l'oeuvre est entièrement ouverte à l'interprétation du regardeur. C'est justement là tout l'enjeu de la démarche de l'artiste.

 

Loin d'être un simple questionnement de la peinture en tant que médium, Clarence Guéna s'inscrit dans une vision bourdieusienne de l'art et interroge le rapport social à l'image et crée sous les yeux du spectateur ébahi une archéologie du présent... véritable témoignage d'une contemporanéité.

 

Madeleine Filippi   

© 2019 Clarence Guéna